Brésil : «L’esclavage est-il terminé?» demandent les écoles de samba

Le défilé des écoles de samba de Rio a commencé hier sur un ton iconoclaste. Une école a montré le Président de la République en vampire et elle rappelle que l’esclavage au Brésil n’est pas terminé. Six écoles doivent encore défiler...

Brésil : «L’esclavage est-il terminé?» demandent les écoles de samba

Treize écoles du groupe spécial, l’élite des écoles de samba de Rio défilent cette année sur le Sambodrôme, car aucune l’an dernier n’est descendue en seconde division…

Sept écoles se sont déjà présentées entre 21h et 4 heures du matin (HL) et six autres doivent encore parcourir cette nuit les 800 mètres de la Passarela do Samba, construite en 1984.

Paraiso do Tuiuti, la jaune et bleue, dont un char allégorique s’est effondré l’an dernier, revient avec une samba politique qui est sur toutes les lèvres. «L’esclavage est-il terminé?», demande cette samba-opéra qui expose d’abord la richesse du continent africain et enchaîne sur une critique sociale forte avec un «bataillon» de brésiliens noirs, enfermés dans des cages.

Sa délégation montre des danseurs enchaînés, bouche bandée. De Dilma Roussef, la Présidente de gauche destituée, à la réforme du code du travail, débattue en ce moment à l’Assemblée, Tuiuti met en scène le canard jaune, emblème du patronat brésilien, qui parraina les manifestations de 2013 à 2015. Mais aussi l’impopulaire Président Temer, représenté en vampire!

«Avec ou sans argent, peu importe : je fais la fête» lance Mangueira, l’école rose et verte, en réponse à la mairie de Rio qui a divisé par deux, les subventions aux écoles de samba. La plus ancienne école de samba du Brésil, née en 1928, a recyclé cette année tous les décors et accessoires de l’an dernier.

Salgueiro, l’école blanche et rouge qui a déjà gagné 9 titres du groupe spécial, a remis à l’honneur sur l’Avenida, la force des femmes noires et des communautés de nègres «marrons» fugitifs.

Traditionnellement «black power», elle a rendu hommage aux religions afro-brésiliennes, malmenées par le tsunami conservateur des évangéliques.

Dans le climat actuel de malaise social, rien ne dit que cette irrévérence sera récompensée par les jurés. Car rien n’est plus codifié qu’un défilé des écoles de samba et en dépit de son apparent foisonnement, beaucoup de critères, autres que l’impertinence et la qualité de la samba, entrent en jeu. Un opéra total avec des règles quasi militaires. 

Cinquante jurés notent ainsi sur une dizaine de critères le thème, le livret , l’harmonie, les costumes et accessoires, la porte-étendard et son page, les chars allégoriques...

Que l’école ait 3 000 ou 6 000 figurants, elle doit défiler en 65 minutes pas moins, 75 pas plus, sous peine de payer une amende élevée. Et pas question qu’il y ait des «trous», des espaces vides dans le défilé car ce sont aussi des points perdus. L’école doit être compacte et défiler comme un seul homme. Une chenille à 10 000 pattes! 

Il y a 120 écoles de samba aujourd’hui à Rio mais elles étaient déjà cinq en 1930, lorsque le premier défilé a été organisé dans les quartiers pauvres de Rio.

Salgueiro la rouge et blanche, Sao Clemente, Grande Rio sont arrivées dans les années 40, 50, 60 lorsque les écoles de samba se sont transformées en «clubs récréatifs», à l’image des clubs de foot locaux.

Mangueira, la plus ancienne, est née sur une colline autrefois rurale, habitée par d’anciens esclaves. Beaucoup étaient encore vivants.

L’esclavage avait été aboli 40 ans plus tôt, en 1888 avec l’avènement de la République et l’arrivée des colons blancs salariés, des Italiens surtout mais aussi des Anglais et des Allemands pour les remplacer dans les mines et dans les champs.

C’est pourquoi les «baianas» inspirées des «mamas» noires de Salvador da Bahia sont un passage obligé de toute école de samba: des femmes mûres du quartier en jupes corbeille et robes de dentelles dont l’école défend les couleurs et la négritude. Les «Vieux de la vieille», compositeurs, chanteurs, percussionnistes sont également ovationnés par la foule.

La samba est un héritage d’Afrique mais le cérémonial et les costumes imitent la Cour Impériale qui abdiqua en 1888. Un «roi» du Carnaval qui porte une couronne, ouvre le bal.

Des porte-étendards avec leurs pages en habits de menuet virevoltent et il y a des «reines» de batterie, même à moitié nues... Comme dans les cortèges du Brésil impérial, les enfants arrivent en dernier!

C’est justement à ce passé européen et universel, vus comme glorieux par une partie des Brésiliens, que les écoles Imperatriz Leopoldinense et Sao Clemente rendront hommage ce soir, en mettant à l’honneur, l’histoire du Musée National et l’Ecole des Beaux-Arts, au travers de leurs mécènes, penseurs et artistes. 

Si la critique sociale et les émergents comme la Chine ou l’Inde eux aussi célébrés par deux écoles, ne départagent pas un Brésil déchiré au carrefour des chemins, peut-être que la «bonne-bouffe» chantée par Uniao da Ilha viendra réconcilier tout le monde. Faute de quoi, tout se terminera en «pizza», au pays du carnaval où les descendants d’Italiens sont des rois!

 

 

 

 

 

 

 

 

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