Les Turcs de la Thrace occidentale: non à l'assimiliation

Une étude du Prof. Dr. Kudret Bulbul, doyen de la Faculté des Sciences politiques de l'université Yildirim Beyazit d'Ankara

Les Turcs de la Thrace occidentale: non à l'assimiliation

Les Turcs de la Thrace occidentale: non à l'assimiliation

Les Turcs de Thrace occidentale : non à l’assimilation

 

Imaginez-vous, quelle que soit la manière dont vous vous définissez, (Allemand, Arabe, Turc, musulman, chrétien, athéiste…) que dans le pays où vous vivez depuis plus de mille ans, l’Etat vous dit que « vous n’êtes pas ce que vous définissez » et « qu’il n’existe pas dans le pays une communauté comme celle que vous définissez ».

J’ai l’impression de vous entendre dire : «Pourquoi voulez-vous que les Etats s’intéressent à la manière dont les personnes se définissent. Les Etats doivent uniquement accepter et respecter la manière dont les communautés se définissent. Une telle chose n’est pas acceptable dans cette ère ».

J’aurais tant voulu vous dire « Vous avez raison, une approche aussi archaïque et fascisante ne peut être celle de cette époque. Ce ne peut être qu’un exemple du passé ».

Malheureusement, ce n’est pas le cas. Cela est toujours le cas en Grèce, pays membre de l’UE. Les personnes luttent depuis des années pour faire accepter à l’Etat grec qu’ils vivent depuis plus de mille ans dans ce territoire avec leur identité musulmane et turque.

Je parle du drame des Turcs de Thrace occidentale.

Les Turcs de Thrace occidentale vivaient sur ces terres avant l’Empire ottoman. Après le retrait de l’Empire ottoman, les droits de la minorité turque musulmane de Thrace occidentale ont été placés sous la garantie des accords internationaux et réciproques. Mais en pratique, la majorité de ces droits restent simplement à l’écrit. Je voudrais aborder aujourd’hui un de ces droits violés.

 

Conscience blessée

 

Tous les droits et libertés, comme les droits politiques, économiques et culturels, sont importants et précieux. Mais la manière dont les personnes se définissent est un droit fondamental. C’est un droit ontologique. D’après l’article 6 de la déclaration universelle des droits de l’homme, “Chacun a le droit à la reconnaissance en tous lieux de sa personnalité juridique”. La manière dont une personne se définit, est une question personnelle et pas étatique et une part indivisible de la personnalité. Le refus de l’identité ou de l’appartenance définissant une personne revient à rejeter la présence de cette personne. C’est peut-être pour cette raison que le livre d’Amin Maalouf intitulé « Identités meurtrières » relève que l’identité d’une personne se forme notamment à partir des blessures. Car les personnes dont l’existence est rejetée en raison de leur identité résistent à toutes les pressions pour défendre leur présence. La lutte livrée par les premiers chrétiens et les premiers musulmans face aux pressions, et les persécutions qu’ils ont subies pour exprimer leur propre identité, sont des exemples concrets de cette situation.

 

L’identité turque rejetée

 

La situation concernant l’identité turque en Thrace occidentale n’est pas différente. « L’union turque de Xanthi» fondée en 1927 a été perpétuée sans contraintes jusque dans les années ’80. Comportant le mot « turc » dans son appellation, l’enseigne a été ôtée par les forces de l’ordre en 1983. Ses activités ont été interdites. L’association a été interdite par les tribunaux grecs et la cour de cassation sous prétexte qu’il « n’y aurait pas de Turcs en Thrace occidentale ». Sur ce, les Turcs musulmans de Thrace occidentale ont porté l’affaire devant la Cour européenne des Droits de l’homme. Cette dernière a donné raison à l’Union turque de Xanthi, en 2008. Mais selon le règlement grec, la décision de la CEDH n’est pas automatiquement applicable. Il faut de nouveau avoir recours aux voies juridiques internes. Les Turcs de Thrace occidentale, luttent depuis dix ans pour l’application de la décision de la CEDH par la Grèce. Le dernier procès concernant cette affaire avait eu lieu le 9 février 2018 à la Cour d’appel de Komotini, ne donnant aucun résultat.

Une lutte est livrée depuis exactement 35 ans pour rectifier une application violant un droit fondamental en 1983. Les Turcs musulmans de Thrace occidentale poursuivent leur lutte, sans baisser les bras et en restant dans le contexte juridique. Ils attendent depuis 35 ans que la Grèce et l’Union européenne, qui n’a pas suffisamment fait pression sur la Grèce, leur rendent justice. Mais dans ce processus, l’Etat grec attribue plus d’importance aux politiques d’intimidation qu’à la justice.

 

La journée nationale de résistance

 

Le 29 janvier 1988, les Turcs de Thrace occidentale ont organisé une manifestation de vaste participation face à la décision du tribunal grec qui les ignore et nie leur présence. A partir de cette date, ils ont proclamé le 29 janvier « journée nationale de résistance ». Mais la Grèce préfère opprimer et entraver les activités tenues le 29 janvier. En 1990, des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées à l’occasion de la journée nationale de résistance pour affirmer leur présence et leur identité, bravant tous les efforts déployés pour entraver le rassemblement. Cependant, des Grecs fanatiques attaquent les Turcs lors de ces manifestations démocratiques et légitimes. Pendant deux jours, les commerces de centaines de Turcs musulmans de Thrace occidentale ont été pillés et endommagés. Un grand nombre de Turcs ont été grièvement blessés, notamment le mufti de Xanthi, Mehmet Emin Aga, et le député indépendant de l’époque Ahmet Faikoglu.

 

Est-ce uniquement le déni de l’identité turque ?

 

Les problèmes en Grèce ne sont malheureusement pas restreints au déni de l’identité turque. Malgré la garantie des lois et des accords réciproques, les Turcs musulmans ne sont pas autorisés à élire leurs propres muftis, leur liberté de culte est restreinte, leurs droits de propriété, les biens confisqués appartenant aux fondations ne sont pas restitués, les droits d’éducation sont restreints et des dizaines de milliers de musulmans turcs ont été déchus de la nationalité grecque… Les personnes intéressées par les problèmes rencontrés par les Turcs en Thrace occidentale peuvent consulter le rapport des violations des droits de l’homme en Grèce élaboré en version turque, en grecque et en anglaise par l’université Katip Celebi.

Ces violations en Grèce se produisent dans une période dans laquelle plusieurs initiatives positives sont entreprises par la Turquie comme la restauration et l’ouverture au culte de l’église Akdamar, la restitution du terrain du monastère Mor Gabriel, la remise en activité scolaire de l’école grecque de Gokceada, et la restauration de l’Eglise bulgare à Istanbul entièrement aux frais de la Turquie.

Il y a un autre aspect attristant de cette question ; ni les organismes internationaux ni les institutions européennes n’ont suivi une politique suffisamment active pour prévenir ces violations qui se poursuivent depuis des dizaines d’années. Ces violations ne sont pas non plus suffisamment connues dans le monde islamique.

Ce qui est encore plus triste, c’est que les organismes humanitaires et les intellectuels en Turquie ont un immense savoir et beaucoup d’intérêt concernant les problèmes banals des droits de l’homme qui se produisent dans leur propre pays, mais n’ont quasiment aucun savoir ou d’intérêt concernant les très graves violations qui se passent en Grèce voisine.

Nous souhaitons que le nombre de travaux comme le rapport sur les violations des droits de l’homme de la Grèce se multipliera, que nos compatriotes auront plus de connaissances concernant les violations commises dans les autres pays et moins de violations se produiront. 



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