Tension turco-persane en Iran

Une étude du Dr. Cemil Dogac Ipek, chercheur en Relations internationales à l'université Ataturk

Tension turco-persane en Iran

 

          Le vice-président iranien Ali Younesi a déclaré que les Azéris (soit les Turcs d’Iran) étaient des persans parlant le turc. Ses propos ont suscité l’indignation des Turcs d’Iran. Par la suite, l’Iran a proposé à la Russie l’enseignement du persan et du russe comme deuxième langue étrangère dans les deux pays, ce qui a provoqué une grande réaction des Turcs d’Iran.

          Les députés d’Ourmia à l’Assemblée iranienne, Nadir Gazipur et Hadi Bakahdir ont écrit une lettre au président iranien Hassan Rohani. La lettre qui exprimait les réactions contre les propos de Younesi, a été signée par 50 députés d’origine turque. La lettre souligne que les déclarations de Younesi nuisent à la sécurité du pays, rappelle l’existence de plusieurs ethnies en Iran et note qu’une discrimination raciale est inadmissible selon le Coran. La lettre indique que trahir la langue d’un peuple revient à trahir ce peuple et rappelle que la langue est un élément des plus précieux pour un peuple. 

          Comme on s’en souviendra, une tension turco-persane avait été observée il y a quelques années pour différentes raisons. La caricature d’un insecte parlant le turc avait été publiée sur un journal appartenant à l’Etat iranien en 2006. On pouvait aussi y lire que « la langue de ces insectes est incompréhensible et que si les Iraniens aiment leur pays, ils ne devraient pas utiliser les toilettes pour leur besoin et tuer ces insectes ». Cette caricature ignoble avait suscité des réactions dans toutes les villes où les Turcs sont nombreux, dont principalement à Tabriz. Au terme des manifestations qui ont rassemblé des millions de personnes, l’Etat avait fermé ledit journal et arrêté ses responsables pour calmer les incidents. Mais cette excuse tardive n’a pas réussi à calmer le peuple. L’intervention armée de l’Etat aux manifestations a entrainé plus d’une cinquantaine de morts, des centaines de blessés et des milliers de personnes arrêtés. Dix ans après ces événements, une publication semblable venait offenser une nouvelle fois les Turcs. Des expressions outrageantes envers les Turcs ont été employées au cours d’une émission pour enfant sur la télévision publique iranienne. Durant cette émission appelée « Fitile », un père et un enfant turcs se plaignaient de la mauvaise odeur de l’hôtel où ils restaient. Le réceptionniste leur répondait que l’odeur venait de leur bouche. Il sous entendait également que le père et le fils se nettoyaient avec une brosse de toilette. Ces scènes ont provoqué des réactions chez les Turcs d’Iran et des quatre coins du monde. Les propos qu’emploie Younesi trois ans après cet événement, montrent que l’Iran n’a pas tiré les leçons nécessaires à ce sujet.

          Les Turcs d’Iran qui forment une population de plus de 30 millions de personnes en Iran, représentent la deuxième plus grande communauté d’Iran avec les Persans. Par leur position géopolitique, leur structure socioculturelle, leur force économique et leur potentiel démographique, les Turcs ont joué un rôle pionnier dans les changements politiques en Iran.

Les vagues d’immigrations des Oghouzs vers l’Azerbaïdjan aux 10 et 11èmes siècles sous les règne des Seldjoukides, a jeté les fondements d’une majorité turque dans la région. L’identité des peuples de la région a connu un changement considérable à l’issue de la création de l’Etat Safavide en 1501. Ce régime implanté en Azerbaïdjan a permis à l’Iran d’obtenir une importante force régionale. En outre, il a fait passer les peuples sunnites au chiisme. L’identité et l’esprit turcs ainsi que le chiisme ont préservé leur importance au cours des futures dynasties kadjar et afshâr.

          Les dynasties turques qui ont régné pendant plusieurs siècles en Iran ont pris fin dans le dernier quart du 20e siècle. Elles ont été remplacées par les Pahlavis d’origine persane. C’est un point de rupture important pour les Turcs d’Iran. Durant cette période, les Turcs ont été exposés à différentes restrictions. L’idéologie de la persanisation a poussé les Turcs de la région à réfléchir à nouveau sur leur identité et à l’exprimer contre le régime. Les Turcs qui ont été efficaces dans le renversement du Chah, étaient parmi les principaux groupes à conduire le mouvement de la révolution islamique.  

          Aujourd’hui les Turcs sont efficaces dans la politique et l’économie en Iran. Mais des problèmes surviennent de temps à autre avec le régime iranien du fait que le turc ne soit pas une langue officielle et une langue d’enseignement.

          Il n’est pas possible de considérer les Turcs d’Iran comme n’importe quelle minorité dans le monde. Or les Turcs ont un rôle essentiel en Iran dans le façonnement des incidents politiques. La culture persane et la culture turque sont en interaction à la fois en Iran mais aussi à l’extérieur. Ces deux anciennes cultures ont eu d’importantes contributions l’une à l’autre. Pour que les peuples puissent vivre ensemble, il doit y avoir un minimum de respect entre eux. L’Iran est un Etat expérimenté qui a une tradition d’administration. L’enseignement en langue maternelle ainsi que les publications et diffusions sont des droits de l’homme des plus fondamentaux dans le monde d’aujourd’hui. Il sera profitable que l’Etat iranien réponde favorablement aux demandes du peuple pour un enseignement en turc et des publications en turc. Cela sera un progrès important aussi bien pour les relations turco-iraniennes que la stabilité de la région.       



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