Turquie: quelle stratégie pour l'enseignement (étude)

Une étude du Prof. Dr. Kudret Bulbul, doyen de la Faculté des Sciences politiques de l’université Yildirim Beyazit d’Ankara.

Turquie: quelle stratégie pour l'enseignement (étude)

Les déclarations du ministre de l’Education nationale, Ziya Selcuk, dès sa prise de fonction, sur la nécessité de préparer au plus vite possible une nouvelle stratégie d’éducation, ont exalté plusieurs personnes. Il est de notoriété publique qu’une partie de nos problèmes dans l’académie, la bureaucratie et la politique provient de l’absence d’une stratégie. C’est pourquoi il sera très juste de commencer par des quêtes de stratégies dans les établissements publics et privés. Notre éducation nationale qui se concentrait dans un passé récent, sur les problèmes urgents, manquait de stratégie nouvelle. D’autre part, il faut préciser qu’une partie importante de nos problèmes était due aux mauvaises stratégies. Une quête de stratégie dans l’éducation est extrêmement juste mais il faut la contribution de chacun afin que cette nouvelle stratégie ne soit pas l’une de celles qui étaient incomplètes et erronées, exposées au cours des deux derniers siècles. 

  1. Une stratégie axée sur le profil humain souhaité : Une stratégie d’enseignement doit d’abord répondre au profil humain que nous avons besoin pour porter nos citoyens et notre peuple vers un avenir meilleur. Le profil humain dont nous avons besoin aujourd’hui est celui d’une personne pluraliste et instruite, possédant les valeurs nationales, spirituelles et les valeurs universelles.
  2. Une stratégie ayant les principes essentiels : Après le profil humain, cette stratégie doit exposer une philosophie ou bien les principes fondamentaux pour ce profil. (« Les principes universels de l’Education peuvent être regroupés en sept chapitres : Une éducation qui donne le sens de la justice, qui donne un point de vue positif, qui forme l’individu selon les règles éthiques générales, qui enseigne le progrès continu, qui est différente selon le potentiel de chacun et non pas la même, qui est compatible avec les réalités de la vie et qui n’impose pas de moules dans les esprits mais qui pousse l’individu à interroger, réfléchir et explorer).
  3. L’analyse de besoin et l’équipement convenable : Après le profil humain et les principes fondamentaux, il faut une analyse de besoin en harmonie avec les conditions de l’époque. L’analyse de besoin doit se faire en tenant compte de l’avenir de la Turquie, de notre région et du monde en collaboration avec le secteur privé, les académiciens, les ONG et les différentes institutions dans le pays. Selon l’analyse de besoin, il faut définir les domaines et qualités à privilégier. Il est possible de dire dès maintenant que la Turquie est un pays fort en labeur qui nécessite du personnel intermédiaire, où il faut donc privilégier les lycées professionnels et réviser entièrement le système selon ce besoin. L’analyse de besoin ne doit pas se faire une seule fois, elle doit être mise à jour en permanence et révisée selon les nécessités.  
  4. Un secteur public qui coordonne, contrôle et oriente et non pas qui exécute : Après avoir défini le profil humain, les principes et qualités souhaités, le point le plus important est de savoir si l’éducation va être assurée totalement par le secteur public ou bien si ce dernier  va avoir un rôle d’orientation, de contrôle et de coordination. Dans le monde d’aujourd’hui, les familles veulent avoir leur mot à dire dans l’avenir de leurs enfants. Les temps où, comme pendant la Guerre froide, l’Etat proposait son programme scolaire sans tenir compte des choix et besoins des citoyens, sont révolus. Les familles souhaitent une éducation où leurs enfants sont plus sensibles vis-à-vis de leur religion, langue et culture. Le profil humain que souhaite le marché dans le processus de globalisation est loin d’être celui qu’assure le système d’éducation uniforme de l’époque de la guerre froide. Les systèmes d’éducation doivent répondre aux choix pluralistes des familles et aux besoins variés du marché. Donc élaborer une stratégie d’éducation est une question de liberté, des droits de l’homme et des besoins du marché. Pour être plus clair, les systèmes d’éducation doivent répondre aux demandes d’éducation musulmane, chrétienne, juive, séculaire ou encore libérale, socialiste et conservatrice. En même temps, ils doivent être sensibles aux besoins changeants du marché où la concurrence devient de plus en plus serrée à l’échelle globale. Il n’est pas possible qu’une éducation assurée par le secteur public puisse répondre aux différents choix des familles et aux besoins changeants du marché. C’est pourquoi la stratégie d’éducation doit prévoir un enseignement coordonné, contrôlé et orienté mais pas exécuté par le secteur public. Il faut appuyer la tendance de renforcer la place de la société civile et du secteur privé dans l’éducation. (Ce modèle est appliqué avec succès dans le secteur de la santé). On peut parler des erreurs de la société civile et du secteur privé. Ces critiques peuvent aussi être justes. Mais notre civilisation est une civilisation charitable (de waqf). Ibn-i Sina (Avicenne), Gazali, Mevlana, Harezmi, Molla Fenari, Ali Kuscu et plusieurs hommes de science et de pensée sont formés par les établissements qui sont les éléments de cette civilisation de charité. Même si elle est menacée de disparition, il faut transporter de l’eau dans cette rivière et reconstruire ce système.

D’autre part, dans les pays comme la Turquie où il y a une forte population jeune mais où la vitesse de la croissance démographique a baissé, la prise en charge par l’Etat des coûts générés par les nouveaux besoins et nouvelles dépenses comme la construction de nouvelles écoles et le recrutement de nouveaux enseignants, n’est pas durable. En raison de la chute du taux de natalité, il n’y aura plus besoin, dans un avenir proche, des nouvelles écoles et les enseignants n’auront plus d’élèves. C’est pourquoi il sera rationnel de partager ces coûts avec le secteur privé.

  1. Une stratégie qui n’accompagne pas l’étudiant jusqu’au point final mais qui l’oriente selon son talent : L’un des problèmes fondamentaux de notre système d’éducation actuel est le fait qu’il n’oriente pas nos jeunes et qu’il les accompagne jusqu’aux portes de l’université et par la suite, jusqu’aux examens professionnels. Alors que le besoin du pays aux professions de carrière est minime, c’est un grand dommage autant pour notre pays et pour nos jeunes que le système les accompagne jusqu’au bout et que ces derniers se rendent compte très tard de la réalité. C’est pourquoi, notre stratégie doit reposer sur un système qui oriente nos élèves selon leurs capacités, et ce, dès l’école primaire. Le système d’orientation doit parfois inclure une certaine transitivité.
  2. Une stratégie ouverte à la concurrence internationale : La Turquie devient progressivement un centre international d’étudiant. Notre président de la République a fait état, au cours de la cérémonie d’inauguration de l’année académique de YOK, de 143 mille étudiants internationaux en Turquie. Notre objectif dans la concurrence internationale est d’accroitre ce chiffre. La stratégie doit comporter des éléments pour attirer plus d’étudiants internationaux, sensibiliser les employés du secteur public, spécialiser les universités, assurer des nouveaux investissements du secteur privé et réviser le programme.
  3. Une stratégie sensible aux besoins locaux et non pas centriste : La stratégie doit donner une chance à de nouvelles écoles dans différentes villes selon les besoins locaux et les horaires doivent être modifiables.

 

Terminons par les propos de Jack Ma, le patron d’un grand site de commerce en ligne : « L’éducation est un grand travail. Si nous ne changeons pas notre mode d’enseignement, nous pouvons être en sérieuse difficulté. Car notre mode d’enseignement et le savoir que nous enseignons datent de deux siècles auparavant. Nous devons apprendre à nos enfants à concurrencer avec les machines. Ils sont plus intelligents. Les valeurs, la croyance, la pensée libre, le travail d’équipe, l’estime d’autrui. Ce sont tous des talents humains. L’enseignement ne vous les offre pas. Nous devons leur apprendre l’art pour leur faire comprendre que les hommes sont tous différents. Ceux que nous apprenons doit être différent des machines ».



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